Les œillets sauvages

Roman édité en 2008, 208 pages, prix 13 euros
Les oeillets sauvages prolongent les thèmes du Futur antérieur en y ajoutant l'ambivalence et en introduisant un tiers qui est la peinture. 
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L'histoire :

 Ce roman  est l’histoire de deux femmes qui ont un point commun sans le savoir. Lorsqu’elles se trouvent face à face la première fois, le lecteur ne sait pas pour quel motif elles se sont donné rendez-vous. Il ne sait pas non plus ce qu’elles se sont dit précédemment, ni dans quel cadre. Même si elle constitue un moteur indéniable, la seule curiosité n’explique pas tout. S’y ajoutent de nombreux autres éléments que le roman dévoile au fil des rencontres hebdomadaires. Ce dernier est en effet bâti sur la construction lente, progressive et formellement pensée d’une relation que rien ne permettait de présager. L’avènement d’un tel miracle est en partie dû à un protocole présenté et défendu par l’une d’elles et adopté par l’autre après quelque méfiance : un cadre d’échange formel inspiré à la fois du Décaméron de Boccace et des évocations libres de la psychanalyse. Le cadre temporel est renforcé par une organisation spatiale très particulière.

Début du roman :

Juliette arriva la première au rendez-vous et choisit une table au fond du Bar des Arcades, pratiquement vide à cette heure-ci. Par un regard circulaire, elle s’appropria visuellement les lieux, surtout les murs, tapissés d’affiches de Toulouse-Lautrec, Mucha et, plus étonnant dans une si petite ville, Cieslewicz, tout en surveillant, avec une curiosité teintée d’appréhension, la lourde porte d’entrée, par laquelle devait se présenter une femme qu’elle ne connaissait pas, qui ne la connaissait pas non plus, dont elle savait pourtant beaucoup de choses et qui venait en apprendre sur elle.
Elle la reconnut immédiatement. Elle était comme elle se l’imaginait, pas très grande, un peu forte de hanches, cheveux gris coupés courts, visage carré, traits fins. Elle se leva. La femme comprit son mouvement et se dirigea vers elle, la salua en lui tendant la main et en annonçant son nom : Sylviane Lafférrière. Juliette fit de même : Juliette Laurenzana. Puis elles s’installèrent de part et d’autre de la table rectangulaire. Sylviane s’excusa.
-Je vous ai fait attendre, j’habite pourtant à deux pas…vous venez certainement de plus loin.
-Pas très loin mais pas tout à fait à côté non plus.
En compensation de sa réponse volontairement vague, Juliette sourit et se mit de biais, les jambes croisées hors de la table, pour se donner un peu de champ et sortir du face à face parfait dont elle se protège toujours et, en ces circonstances, plus que jamais. Le regard de son interlocutrice glissa sur le bandage qu’elle portait à la cheville droite.
-Vous vous êtes fait mal ?
Juliette minimisa.
-Je me suis fait une entorse mais c’est presque fini.
Juliette était à l’initiative de la rencontre mais, saisie d’une soudaine timidité, elle craignait de ne pas mener le jeu, pas plus que lors de leurs conversations téléphoniques précédentes. Sylviane balayait l’espace d’un regard impérial qui contrastait avec sa silhouette courbe, comme si elle voulait affirmer sa volonté de ne pas se laisser engloutir dans le désir de la femme qui l’avait, non pas contrainte mais fortement incitée à venir ici. Impressionnée par cette maîtrise, Juliette sentait se préciser le moment où elle devrait entrer dans le vif du sujet. Mais c’est Sylviane, en accord avec sa posture, qui attaqua de façon abrupte.
-Vous vouliez me parler en tête-à-tête…je suis là…vous allez maintenant pouvoir me dire ce que vous avez à me dire.
Juliette tenta de s’abstraire momentanément d’un réel qui, depuis l’arrivée de Sylviane et ses manières volontaires, lui paraissait moins commode qu’elle ne l’avait pensé, pour retrouver, à travers cette voix incarnée, celle qui, avec un ton plus plaintif, avait posé la question à l’origine de tout le reste : mais que savez-vous au juste ? Elle pensait être bien informée mais, par prudence, elle avait préféré répondre : rien. Sylviane avait manifestement tiré satisfaction de cette ignorance et lui avait délivré, avec une jubilation évidente, ce qui lui manquait. Elle en avait même dit plus qu’il ne fallait, prenant Juliette pour un exutoire d’autant plus efficace qu’anonyme et lointain, un espace de parole offert dans lequel s’engouffrer. En retour, elle avait, elle aussi, voulu savoir et comprendre. Juliette, dont l’objectif premier n’était pas celui-ci, avait tergiversé et imaginé un plan.

Sylviane la regardait réfléchir et, détaillait en elle ce qui était conforme à la voix : calme, patience, douceur et ce qui la surprenait : vivacité, voire dureté du regard, autorité des mouvements, mobilité des traits. A sa façon de laisser s’écouler les mots et les choses sans interrompre, de présenter son malaise sur...