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L'histoire
:
Ce
roman est l’histoire de deux femmes qui ont un point
commun sans le savoir. Lorsqu’elles se trouvent face à
face la première fois, le lecteur ne sait pas pour quel
motif elles se sont donné rendez-vous. Il ne sait pas non
plus ce qu’elles se sont dit précédemment,
ni dans quel cadre. Même si elle constitue un moteur
indéniable, la seule curiosité n’explique
pas tout. S’y ajoutent de nombreux autres éléments
que le roman dévoile au fil des rencontres hebdomadaires.
Ce dernier est en effet bâti sur la construction lente,
progressive et formellement pensée d’une relation
que rien ne permettait de présager. L’avènement
d’un tel miracle est en partie dû à un
protocole présenté et défendu par l’une
d’elles et adopté par l’autre après
quelque méfiance : un cadre d’échange
formel inspiré à la fois du Décaméron
de Boccace et des évocations libres de la psychanalyse.
Le cadre temporel est renforcé par une organisation
spatiale très particulière.
Début
du roman :
Juliette
arriva la première au rendez-vous et choisit une table au
fond du Bar des Arcades, pratiquement vide à cette
heure-ci. Par un regard circulaire, elle s’appropria
visuellement les lieux, surtout les murs, tapissés
d’affiches de Toulouse-Lautrec, Mucha et, plus étonnant
dans une si petite ville, Cieslewicz, tout en surveillant, avec
une curiosité teintée d’appréhension,
la lourde porte d’entrée, par laquelle devait se
présenter une femme qu’elle ne connaissait pas, qui
ne la connaissait pas non plus, dont elle savait pourtant
beaucoup de choses et qui venait en apprendre sur elle. Elle
la reconnut immédiatement. Elle était comme elle
se l’imaginait, pas très grande, un peu forte de
hanches, cheveux gris coupés courts, visage carré,
traits fins. Elle se leva. La femme comprit son mouvement et se
dirigea vers elle, la salua en lui tendant la main et en
annonçant son nom : Sylviane Lafférrière.
Juliette fit de même : Juliette Laurenzana. Puis
elles s’installèrent de part et d’autre de la
table rectangulaire. Sylviane s’excusa. -Je vous ai
fait attendre, j’habite pourtant à deux pas…vous
venez certainement de plus loin. -Pas très loin mais
pas tout à fait à côté non plus. En
compensation de sa réponse volontairement vague, Juliette
sourit et se mit de biais, les jambes croisées hors de la
table, pour se donner un peu de champ et sortir du face à
face parfait dont elle se protège toujours et, en ces
circonstances, plus que jamais. Le regard de son interlocutrice
glissa sur le bandage qu’elle portait à la cheville
droite. -Vous vous êtes fait mal ? Juliette
minimisa. -Je me suis fait une entorse mais c’est
presque fini. Juliette était à l’initiative
de la rencontre mais, saisie d’une soudaine timidité,
elle craignait de ne pas mener le jeu, pas plus que lors de
leurs conversations téléphoniques précédentes.
Sylviane balayait l’espace d’un regard impérial
qui contrastait avec sa silhouette courbe, comme si elle voulait
affirmer sa volonté de ne pas se laisser engloutir dans
le désir de la femme qui l’avait, non pas
contrainte mais fortement incitée à venir ici.
Impressionnée par cette maîtrise, Juliette sentait
se préciser le moment où elle devrait entrer dans
le vif du sujet. Mais c’est Sylviane, en accord avec sa
posture, qui attaqua de façon abrupte. -Vous vouliez
me parler en tête-à-tête…je suis
là…vous allez maintenant pouvoir me dire ce que
vous avez à me dire. Juliette tenta de s’abstraire
momentanément d’un réel qui, depuis
l’arrivée de Sylviane et ses manières
volontaires, lui paraissait moins commode qu’elle ne
l’avait pensé, pour retrouver, à travers
cette voix incarnée, celle qui, avec un ton plus
plaintif, avait posé la question à l’origine
de tout le reste : mais que savez-vous au juste ?
Elle pensait être bien informée mais, par prudence,
elle avait préféré répondre :
rien. Sylviane avait manifestement tiré
satisfaction de cette ignorance et lui avait délivré,
avec une jubilation évidente, ce qui lui manquait. Elle
en avait même dit plus qu’il ne fallait, prenant
Juliette pour un exutoire d’autant plus efficace
qu’anonyme et lointain, un espace de parole offert dans
lequel s’engouffrer. En retour, elle avait, elle aussi,
voulu savoir et comprendre. Juliette, dont l’objectif
premier n’était pas celui-ci, avait tergiversé
et imaginé un plan.
Sylviane
la regardait réfléchir et, détaillait en
elle ce qui était conforme à la voix : calme,
patience, douceur et ce qui la surprenait : vivacité,
voire dureté du regard, autorité des mouvements,
mobilité des traits. A sa façon de laisser
s’écouler les mots et les choses sans interrompre,
de présenter son malaise sur...
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