« Cinq ans... c'est pas un jour ! « 

Récit édité en 2008, 168 pages, prix 15 euros
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L'histoire :

   Elaboré à partir de deux témoignages : témoignage d’une femme de prisonnier pendant la deuxième guerre mondiale et témoignage d’une femme française ayant épousé un prisonnier de guerre allemand, ce récit a pour objectif de donner une image précise de la vie des femmes dans un village de Saône-et-Loire pendant la deuxième guerre mondiale. L’auteur n’a pas voulu décrire des faits ou seulement les faits les plus essentiels à la compréhension. Elle a voulu se mettre le plus possible à la place des personnes et rendre le plus fidèlement possible ce qu’elles ont pu ressentir. Assez peu de textes historiques se sont positionnés de ce point de vue. Beaucoup de films ont été tournés sur les camps de concentration, la Résistance, le débarquement….et ils le méritent amplement. Beaucoup de documents livresques aussi mais sur la vie quotidienne des prisonniers et de leurs épouses, pas grand-chose n’a été écrit. La discrétion avec laquelle ces hommes et ces femmes ont été traités lors de la capture, pendant la captivité et à la Libération est la même de bout en bout. Elle s’est poursuivie tout au long de leur vie.


Début du récit :
Le retour

Il est arrivé le dimanche 19 mai 1945 à deux heures de l’après-midi. Du hameau du Carruge où j’habitais avec mes deux enfants, situé sur une petite colline, à l’écart du village de Péronne en Saône-et-Loire, j’ai repéré le taxi qui descendait du bourg, à un demi-kilomètre à vol d’oiseau, juste en face de moi. J’ai tout de suite pensé que c’était lui. Il n’y avait pas tant de voitures qui passaient sur cette route, une tous les deux jours, pas plus, des voitures allemandes pour la plupart. Il faisait très chaud. Nous étions habillés en été depuis le début du mois de mai. Quelques semaines auparavant, une cartomancienne m’avait prédit : votre mari rentrera un de ces trois dimanches. Il est arrivé le troisième dimanche. Je l’attendais depuis la veille…Je l’attendais depuis cinq ans.

Mais pas de la même façon. Même s’il n’existe qu’un seul verbe pour désigner cet état d’immobilité du présent en projection d’un avenir, il ne s’agissait pas du tout de la même attente. J’avais reçu un télégramme la veille : arrivé en France, retour imminent. Nicole, ma fille, me voit encore agiter ce télégramme avec frénésie. J’attendais donc un homme, mon mari, un être de chair et d’os qui pouvait arriver d’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre. Qui arrive, qui est là, qui descend du taxi, pas rasé, habillé en soldat, comme un malheureux, heureux de rentrer, même si cela ne se voit guère. L’émotion et la fatigue le rendent grave. Il sourit pourtant. Il n’a pas changé. Je l’aurais reconnu entre mille.

Je ne l’avais pas vu depuis mars 1940, c’est-à-dire depuis plus de cinq ans. Et pendant tout ce temps, j’avais, comme tous les membres de mon entourage, figés dans l’immobilisme de l’occupation, prisonniers dans leurs têtes, stoppés dans leur élan de vie, attendu la fin de la guerre comme on attend le lever du soleil après une nuit de cauchemars. Une attente interminable, rythmée par les saisons qui défilaient inexorablement, indifférentes au cataclysme qui se produisait sur terre et dont nous étions, mon mari, moi, mes enfants, les victimes comme tant d’autres, obligées de subir ce sort injuste et criminel qui nous avait violemment et durablement séparés. Des milliers de kilomètres entre nous et, à tout moment, le risque de l’éternité.

Une attente passive et laborieuse d’un événement incertain, lointain, trop lointain, qui ne dépendait pas de moi mais dont ma vie et celle de mes enfants dépendait. J’attendais en m’efforçant de ne pas trop attendre pour ne pas manquer trop fortement, en restant active, en continuant à vivre, si on peut appeler cela vivre, survivre plutôt, vivre sur la crête de l’ennui, de la frustration, de la tristesse et de la peur.