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Au fil de l'écriture Introduction : Un atelier d’écriture réunit une douzaine de personnes désireuses d’écrire ou habituées à écrire. Il est conduit par un animateur formé aux techniques de création littéraire et à l’animation de groupe. Plusieurs principes sous-tendent cette pratique : l’association d’idées, la dynamique de groupe, la création libre. Toute censure est bannie. Chaque séance dure entre 2h30 et 3 heures. L’animateur propose un « enclencheur », en lien avec la situation immédiate ou prélevé dans la boîte à idées des spécialistes des ateliers d’écriture. Après un temps de discussion sur l’enclencheur et parfois une récusation ou un aménagement, chaque membre du groupe entre en écriture pendant 1 heure 30 environ. Il n’est pas rare que la consigne comporte une collaboration entre plusieurs personnes, à savoir que l’une commence une histoire poursuivie par une autre et encore une autre pour la faire revenir à la première. La dernière heure est consacrée à la lecture des différentes productions et c’est toujours une grande surprise de constater la diversité des textes produits à partir d’une même consigne. Les styles s’affirment. Chacun développe des sujets récurrents et il n’est pas rare qu’à la fin de l’année, il soit possible de deviner l’auteur d’un texte à sa seule lecture.
22 septembre 2012 En utilisant quelques lettres de son nom, inventer une histoire autour du mot nouvellement constitué et le faire deviner aux lecteurs.
AU LABORATOIRE
Celles-là n’ont pas été eviscérées… La scientifique en blouse blanche palpe délicatement l’abdomen de sa main droite bien à plat et mime d’un geste creux le profil d’un ventre éviscéré qui contraste avec celui incurvé qu’elle a sous les yeux. Cela reste encore une énigme. Un autre scientifique, sans doute dentiste, pose une substance molle sur les dents afin d’en prendre les empreintes et s’étonne que l’arête soit acérée, ce qui prouve que la personne mangeait de la viande. Un scanner fait apparaître le squelette dans sa totalité, met en évidence les éventuelles fractures. Certains sont en revanche parfaitement conservés comme si la personne était décédée il y a seulement quelques années. Pourvue de gants en plastique, une autre jeune femme retire, grâce à une pince à épiler, des fragments de laine sur une sorte de châle tricoté qui enveloppe grossièrement une partie du corps brun. Elle fouille également dans une chevelure abondante pour en extraire, sans hésitation apparemment, une petite touffe de cheveux qu’elle enferme dans un minuscule coffret identifié par un code avec trois lettres et trois chiffres. Avec la même habileté et la même détermination, elle retourne le corps et cherche sur les mains, des fragments de peau qu’elle épluche sur une petite surface comme elle le ferait d’une blette. Les scientifiques qui s’activent autour des tables rectangulaires s’extasient devant la beauté d’un enfant partiellement recouvert de feuille d’or, preuve de grande richesse de la famille. La même pince à épiler arrache un lambeau de la bande de tissu bruni qui enveloppe le corps. Passé au carbone 14, ce lambeau donnera des indications sur l’époque à laquelle ce jeune enfant a été inhumé, sans doute beaucoup plus tard que la plupart des autres retrouvés dans les nécropoles classiques. La curiosité des scientifiques est attisée par la couleur exceptionnelle des bandelettes, leur texture et se demandent si la substance utilisée est bien la même que celle qui imbibe toutes les autres momies. Ils ont des doutes et comme ils ont conclu d’études précédentes que ces morts appartiennent à une époque qui correspond à la fin de l’Empire romain et non aux grandes dynasties de mille cinq cents ans avant Jésus-Christ, il est fort probable que la substance ait subi des modifications importantes. Cornaton/natron
25 Octobre 2012 Écrire
un texte commençant par : * La quila est une plante d’Amérique du sud qui ne fleurit que tous les cinq ans et au maximum trois fois par siècle (dixit Sepulveda)
LES GRANDS MOYENS
L’expédition avait suscité beaucoup plus de tracas que les autres années. Rien ne s’était passé comme prévu. Les subventions étaient arrivées avec du retard, amputées de 20%. Jean-Jacques a pris un parasite trois semaines avant le départ. Jusqu’à la dernière minute, il a été incertain. Le temps s’y est mis également. La saison des pluies s’est éternisée jusqu’à une date inhabituelle. Des touristes du monde entier venus pratiquer le trecking ont dû rester dans la vallée, pas perdu pour tout le monde. Nous avons bien cru un moment devoir reporter, craignant la neige en haute altitude. Nous nous sommes pourtant mis en route à la date prévue ; sept hommes, dont trois sherpas, et sept mulets, deux bâtés avec notre matériel et cinq vides pour redescendre nos prélèvements et études divers. L’expédition, la deuxième en cinq ans, nous mettait dans un état d’excitation extrême. Nous étions tous amoureux de cette terre qui pour nous portait bien son nom, du feu de la terre, nous avions fait notre passion. Après deux heures de marche, nous laissions l’agitation de la vallée et rencontrions le silence particulier de ces montagnes, martelé par le seul bruit des sabots et le bourdonnement des insectes. Le silence, apaisant, réparateur que personne ne songeait à rompre. Le silence, c’est comme le néant, se dit Jean-Jacques, c’est la même chose que le tout mais à l’envers ou le blanc, la somme de toutes les couleurs. Ce n’est pas du manque mais du plein. C’est plein de ces réflexions méditatives, entraîné dans le rythme euphorisant de la marche ascensionnelle qui annihile la fatigue et fait prendre la mesure fallacieuse de l’invincibilité, que Jean-Jacques fut dérangé par la curieuse observation de Christophe : -C’est étrange comme il y a des abeilles cette fois-ci. Vous avez remarqué ? Jean-Jacques n’avait pas remarqué et n’avait aucune envie de perdre le rapport particulier qu’il était en train d’établir avec ce silence cadencé rempli de tout sauf de parole. Il grommela par politesse, plus qu’il ne répondit et prit ses distances avec Christophe, de peur que ce dernier ne prenne goût à la surprise bavarde. De surprises, ils n’en manquaient pas mais Jean-Jacques les préférait intérieures, pour soi, comme un journal intime virtuel. En lui-même, les accents montaient en octaves mais exprimées par du silence, ses surprises n’en prenaient que plus d’intensité. Le bivouac était prévu à trois mille mètres. En Europe, c’est le royaume des rochers, mais au Chili, c’est encore la pleine forêt. Le bourdonnement des abeilles s’était intensifié et cette fois Jean-Jacques consentit à l’entendre et à s’en étonner. Soudain, il vit les sherpas filer comme un seul homme à l’appel de l’un d’eux. Inquiet d’une telle désaffection, il tenta de les suivre. Au même moment le chef des sherpas revenait. -Qu’est-ce qui se passe ? demanda Jean-Jacques. -La Quila…elle a fleuri ! Malgré la fatigue, cette découverte qui se produit tous les quinze ans, mit les sherpas dans un état de survoltage surnaturel. Nous avons craint toute la soirée qu’ils ne nous plantent tout net pour annoncer la nouvelle dans la vallée, à tel point que Jean-Jacques décida un tour de guet. Dans l’immédiat, pour tenter de calmer tout le monde, il organisa un briefing autour du feu pour réviser l’itinéraire et programmer les premiers prélèvements de roches du lendemain mais le niveau de tension et de démotivation était tel que le travail de Jean-Jacques suscitait un intérêt limité… et il dut agiter quelques billets pour rappeler les enjeux.
22 novembre 2012
Le groupe crée un personnage en associant les propositions de chacun : Onésime
ARTOIS, né en Russie, 55 ans, grand-père,
particularité physique : il boîte, métier :
marinier, domicilié Place Carnot à Lyon, il s'est
rendu ecélèbre à l'occasion d'une
chute.
LES IDEAUX
Je suis journaliste au Progrès de Lyon et je dois faire un article sur Monsieur Artois, célèbre mais inconnu des Lyonnais. Vous l’avez rencontré. Pouvez-vous nous dire dans quelles conditions ? Tout d’abord, il faut savoir que Artois n’est pas son vrai nom. Son vrai nom est Vladinsky. Il est russe et il a demandé la nationalité française en 1991. C’était plus facile que maintenant. Il a préféré opter pour un nom bien français. Ce n’était pas obligatoire, depuis Marina Vlady, les Français ont un faible pour les Russes. Vous savez sans doute qu’à l’origine, elle s’appelait Poliakoff, comme la vodka. Mais lui il préférait passer incognito ; son roulement des ‘’r’’ le trahissait assez. Par contre pour le prénom, il n’a rien pu faire. Quoique le plus souvent, on l’appelle Lénine. Est-ce à dire que Onesime Artois est un révolutionnaire ? Ah non pas du tout ! C’est même plutôt un discret. Il serait plus proche des bateliers de la Volga, que de la Révolution d’Octobre, d’autant plus qu’il appartient à une famille de mariniers et qu’il est marinier lui-même. Il est devenu célèbre sans le vouloir. Son métier de marinier le conduisait sur toutes les voies d’eau de Russie, la Volga, le Don, le Dniepr. Il a porté Gorby aux nues, entendez Gorbatchev, parce que les voies d’eau se sont ouvertes, du moins dans le bloc de l’Est. Par le plus grand des hasards, Onesime naviguait sur la Spree à Berlin le 9 novembre 1989, très étonné de voir affluer une foule pressée dans sa direction. Mais où vont-il tous ? Ils ne viennent pas pour moi quand même ? Les quais de la Spree d’habitude peu fréquentés en raison de la proximité du sinistre Mur, étaient noirs de monde. Il avait toujours hâte de quitter ce lieu où il ressentait dans sa chair la fracture entre deux mondes, sentiment mêlé à une fascination apeurée pour ce qu’il y avait derrière. Très intrigué, il a quitté sa péniche, il est monté sur les quais et il a assisté aux premiers coups de pioche. Sans se poser la moindre question sur la légitimité de la chose, il est redescendu prendre une gaffe et il s’est joint aux cogneurs. Le Mur n’était ni très haut, ni très large, Onésime se demandait même pourquoi il avait tenu si longtemps et pourquoi il avait pris dans la réalité et dans l’imaginaire une telle importance effrayante. Les Allemands de l’Est qui apprenaient le russe à l’école l’ont tout de suite reconnu aux premiers mots. Un Russe ! Et ils l’ont poussé dans la brèche comme un symbole. Il est devenu célèbre parce qu’il a été le premier Russe à passer à l’Ouest par le Mur cassé. Et vous y étiez aussi ? C’est là que vous l’avez rencontré ? Non. Moi je l’ai rencontré beaucoup plus tard…Une fois à l’Ouest, il s’est dit qu’il ferait mieux d’y rester. Il avait trente-deux ans, il avait femme et enfants. Dans ces circonstances, on réfléchit très vite, ils viendraient le rejoindre, sans aucun doute. Berlin Ouest l’attirait et encore plus la France. Je l’ai rencontré à l’heure de la chute des idéaux. Voulez-vous dire que les idéaux sont faits pour chuter ? Eh bien ! Je dois vous dire que je le pense de plus en plus ! Onésime est arrivé en France, sa femme et ses enfants l’ont rejoint lorsque l’URSS a explosé en 1991 et qu’ils se sont découverts ukrainiens et non plus russes. Il a tout de même beaucoup apprécié le sens de la propriété ; bénéficiant des compensations allemandes, il a acheté sa péniche en Allemagne et il est devenu patron marinier d’abord sur le Rhin puis sur l’axe Rhin-Rhône. Quel que soit le régime, on aura toujours beaucoup de mal à limiter le plaisir d’avoir quelque chose à soi. Il n’a jamais vraiment regretté mais avec le temps une certaine nostalgie s’est installée. Il a vu que la France n’était pas le paradis rêvé que l’on s’imagine lorsqu’on n’y vit pas. Surtout lorsque les crises se sont succédées et que les nouveaux riches sont devenus russes. C’est comme la file de voitures qu’on quitte et qui se met à aller plus vite. On ne sait jamais si on est dans la bonne file. Cela ne nous dit toujours pas où vous l’avez connu. C’est sur l’axe Rhin-Rhône ? Non, c’est dans le mouvement des Indignés. Onesime qui a vécu la chute du Mur de Berlin ne supporte pas que le monde qui l’a fait rêver perde en humanité et se laisse submerger par des flux financiers plus ou moins crapuleux. Il supporte assez bien la misère mais il ne supporte pas l’injustice. Vous disiez pourtant que ce n’est pas un révolutionnaire… Non pas en Russie mais ici peut-être. Les Indignés, c’est l’âme slave ; c’est russe jusqu’à la moëlle ; ça s’indigne en silence longtemps, ça supporte et un beau jour, çà s’excite et alors là c’est l’embrasement avec tous les extrêmes mais il faut beaucoup de ferment. Il reste une petite zone d’ombre. Onesime Artois est affecté d’une claudication prononcée. Cela a quelque chose à voir avec la chute du Mur de Berlin ? Ah non pas du tout ! Il a glissé sur le pont de sa péniche un jour de verglas il y a une dizaine d’années et il s’est rompu le tendon d’Achille, ce qui lui a raccourci la jambe d’un centimètre !
6 décembre 2012
Des reproductions de Edward Hopper sont distribuées à raison de un pour deux. Les participants sont invités à inventer une histoire à partir de cette peinture
HOPPER AND HOPE
Ils pourraient peut-être se dire quelque chose ! Parfois ce n’est pas nécessaire. Tout est dit dans le non-dit. Pour un peintre, ce n’est pas le plus facile. Si le dit est rouge, le non-dit serait bleu ou vice-versa. Rien ne dit que ces deux êtres ne se disent rien. En lisant le journal, ce n’est pas impossible de dire quelque chose : lire une phrase qui émerge du reste, énoncer un jugement sur un article, commenter un dessin de Plantu. S’esclaffer ? Non, il ne semble pas qu’il s’esclaffe le liseur de journal. C’est incompatible avec la posture. Il est très rare que les gens s’esclaffent en regardant vers le bas. Le rire tire vers le haut. Non mais il peut très bien lire le journal à voix haute. Surtout s’il s’agit des Petites Annonces. Ah oui, voilà une idée : il lit les annonces matrimoniales à sa femme, à moins que ce ne soit sa fille. Elle est très jeune en effet. Son bras bien mis en lumière fait la moitié de celui de l’homme qui lui fait plutôt la quarantaine. Ça pourrait… Ou alors il cherche du travail ! Il lit les offres d’emploi. La jeune femme peut être sa petite amie ; elle écoute d’une oreille apparemment distraite mais en fait très attentive et elle répond par une touche de piano. Un Do grave pour ce qu’elle rejette ; un La pour ce qui lui plairait. Ils sont dans l’appartement de ses parents à elle. Lui c’est le prétendant et s’il n’a pas de boulot, pas d’amour qui tienne. C’est même la dernière chance. Il est près de la porte. Il suffirait d’ouvrir le battant et le voilà dehors. La jeune bourgeoise s’est fait sermonner par son père le matin même. Elle l’aime ce malabar qui a fait de la musculation avant de faire des études. Il a beau avoir mis une chemise immaculée et une cravate, cela ne suffit pas non plus. La famille a des impératifs. A défaut de terres, de titres, de biens, de bonus, au moins un travail bien rémunéré. Au fur et à mesure des annonces, ses épaules ploient et il rentre de plus en plus dans son journal, pendant que son oreille résonne de Do graves comme des orgues. Les orgues qu’il aurait voulu entendre sont celles du mariage. Au bras de sa mère, à condition qu’elle aille chez le coiffeur et qu’elle cache ses mains de travailleuse manuelle mais le Requiem que sa fiancée tape sur le piano commence à sérieusement lui taper sur les nerfs. Il n’est pas exclu qu’il dise quelque chose mais hors tableau et cela pourrait être plus en actes qu’en mots. La table ronde volerait à l’autre bout de la pièce ; le piano pourrait se désaccorder brutalement et les Do graves manquer de Bémol ; le tableau au dessus de sa tête pourrait se transformer en collier de la belle… Ah non ! Cela n’est pas possible. Il ne peut pas s’en prendre à elle. A son contexte oui, à la prison dans laquelle elle est prise, à tous ces signes de pauvreté intérieure. Mais pas à elle. De son œil gauche, tout en scrutant le journal qu’il ne lit même plus, il entrevoit le bras gracile et blanc complètement découvert prolongé par un cou élancé et frêle et il enrage que sa complète découverte du reste soit liée à sa position sociale qu’il devrait dénicher dans ce satané journal remis entre ses mains par son éventuel futur beau-père ce matin. Ils pourraient peut-être se dire quelque chose…Quelque chose qui ressemble à un espoir… 7 Janvier 2013 « Dis-moi dix mots semés au loin » « Atelier, bouquet, cachet, coup de foudre, équipe, protéger, savoir-faire, unique, vis-à-vis, voilà »….sont les 10 mots de la semaine 2013 de la langue française et de la francophonie. Nous tirons au sort. Je reçois Voilà !
COURRIER DU CŒUR
Qui
sème le vent récolte la tempête Voilà
et voici sont dans un bateau
24 janvier 2013
1ère partie : le groupe élabore des listes à partir de quelques consignes nous ne parlerons pas de…, ni non plus… et pas davantage de…mais nous parlerons de…et aussi de…. Mais nous parlerons surtout de Bloom et de son voyage
EXPLORATION
Voyage au bout de la nuit, le voyageur sans bagages, traveler’s chèque, voyage de Gulliver, voyage, voyage… Bloom cherchait un voyage original, un voyage que personne n’a jamais fait. Cela s’appelle une exploration, lui dit son entourage. Paul-Emile Victor, Charcot, Nungesser et Coly… Bloom cherchait une exploration originale, une exploration que personne n’a jamais faite. Vingt mille lieux sous les mers et autant autour de la terre, tout a été fait ou presque. L’espace ? Bof ! Une exploration…Il se pencha d’abord sur ce mot et se mit à voyager dedans. L’exploration d’un mot, ne te coûtera pas grands maux, commenta son entourage, plus adepte de découvertes inédites dont il pourrait rapporter quelques photos à regarder un dimanche après-midi d’hiver après le repas en famille. Il commença par appliquer un grand principe mis en œuvre par toute personne éprise d’analyse ou de maîtrise absolue : diviser pour régner. Le mot se divisa de lui-même en deux parties inégales : Ex-ploration et aussitôt son contraire s’afficha dans son esprit : Im-ploration. Les deux ne sont pas absolument antinomiques, lui fait remarquer son entourage, ce qui eut le mérite de lui faire appréhender de façon plus fine la genèse de cette envie subite de fuir. Laissant l’imploration pour plus tard, il eut à peine le temps de recenser ce que le mot ex pouvait lui suggérer que déjà s’alignait la liste de ses ex enrichies chacune d’un qualificatif : Jocelyne, câline, Fabienne, lesb…zut nous ne parlerons pas de ça, Fabienne, comédienne, Josette, pesettes, Nicole, pot de colle… et la dernière se profila sans qualificatif aucun. Silence total, black-out ! Terrain miné, il résolut d’en revenir au mot entier. Exploration…exploration sensorielle, il venait de passer un audio-test pas fameux, il n’aurait pas entendu le chant des baleines ; l’exploration abdominale avait révélé un ulcère au pylore, il n’aurait pas digéré les boulettes d’orge trempées dans du lait caillé de yack au Tibet. C’est tout juste s’il n’en pleura pas. La ploration, comme le mot n’existe pas, il faudrait l’inventer. Voyage au bout de la ploration, il y a du monde dans ce pays-là. Pourtant c’est bien de cela dont il ne voulait pas parler. A cela il voulait échapper en se trouvant un voyage original que personne n’a jamais fait. Il l’implorait de tous ses vœux ce voyage. Un voyage qui le mettrait hors des pleurs. Un éponge-chagrin. Il ne le trouverait ni dans un atlas, ni dans les ruines de Stoneberg, ni dans les ruines de Pompei et encore moins d’Ankor Vat… Au bout du compte, il prit une feuille de papier et il inscrivit : Je
ne voyagerai pas l’Asie Je voyagerai autour de ma chambre.
7 Février 2013
LA DENTELLIERE
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incipit : Il m'arrive souvent
Il m’arrive souvent… quand il fait noir d’aller ramasser mon linge séché dans la journée et oublié à la tombée de la nuit, d’avoir peur de mon ombre. Il m’arrive souvent également de regarder en l’air et de penser à tout ce qui pourrait me tomber sur la tête, tuile, pot de fleur, casserole mise à refroidir, assiette jetée avec rage par une personne excédée par le bruit d’un radiateur bruyant. Mais il m’arrive encore plus souvent d’avoir envie de travailler dans l’atelier de dentelle qui est à côté de chez toi et que tu ne m’as jamais fait visiter. Un atelier de dentelle made in France ! -Dentellière tu dis mais tu rêves complètement, tu ne te rends pas compte de la fatigue et du bruit des métiers ! -Oui mais il sort quelque chose, ces rouleaux qui se font tout seuls, c’est comme un orgue de barbarie, ça fait de la musique tout seul. -Oui mais tu minimises le travail en amont, l’invention du dessin, l’élaboration du modèle, la mise en place du métier, le choix des fils…et si ça s’emmêle tu n’imagines pas l’angoisse. C’est comme si tu recevais quelque chose sur la tête et pas un ruban de dentelle, un vrai bloc genre tuile ou échafaudage. -Oh ! Ce n’est pas pire que les idées ! Lorsque les idées s’emmêlent, j’aimerais bien qu’une tuile me tombe parfois sur la tête pour y mettre bon ordre. -T’en as des idées toi vraiment ! Surtout qu’il arrive qu’elles fassent de la dentelle tes idées. Ton dernier recueil de poésie, c’est pas de la dentelle ça ? Donc tu es dentellière sans le savoir ! Et tu peux en faire même quand il fait noir, dans ta tête. Tandis que la vraie dentelle, tu peux toujours t’aligner ! -J’en conviens mais il n’empêche…il m’arrive souvent d’avoir envie de faire de la dentelle comme de toute chose qui marie des fils et qui se fait mécaniquement. Au début, tu as une pelote et à la fin tu obtiens un jacquard. Avec un début et une fin, de l’informe qui se transforme en forme. Et la dentelle est imitée de partout, même en sculpture. Les flèches de Notre Dame c’est de la dentelle. En plastique aussi. Même ton épicier, il vend des napperons de dentelle en plastique. Il ne lui viendrait pas à l’idée de vendre des recueils de poésie. -Pour cela, il faudrait qu’il soit un épicier érudit mais sur la dentelle il est inépuisable. Il vit à côté de l’atelier. Tu comprends, les dentellières il les connaît. -Alors tu me le fais visiter quand ? -Je vais réfléchir. Il faut que tu me promettes une chose. -Ah bon ! Quelle chose ? -Celle de ne pas te confondre avec ton ombre. -Je ne comprends pas ! -De ne pas lâcher la proie pour l’ombre si tu préfères…
La mouche à quatre culs Chacun écrit un mot ou une expression sur une feuille qu’il passe à son voisin. L’opération est répétée six fois. La septième personne récupère donc une page où sont inscrits six mots ou expressions qu’elle lit à haute voix pour le groupe, puis qu’elle utilise, comme il lui convient, pour écrire un texte. Je reçois : pirouette, cacahuète, chansonnette, pousser l’escarpolette, mise en scène, la vie est un théâtre, spectateurs La vie est un théâtre. Le théâtre c’est la vie. Michel Bouquet l’a dit, sans ça il meurt. Colette Renard est morte, 86 ans, cinquante ritournelles derrière elle. Morte à l’aube d’une belle carrière. Personne ne connaîtra les cent cinquante suivantes. Ma grand-mère s’appelait Irma ; elle était douce. Sa vie n’a pas été un théâtre, pas comique en tout cas. Tragique plutôt. Racine plutôt que Molière. Elle habitait pourtant Roche la Molière. Ce serait Zola si Zola avait écrit du théâtre au lieu d’écrire des romans. Le théâtre c’est la vie. Jean-louis Trintignant le dit aussi. Sans les spectateurs, il meurt. Sans les textes aussi. Les textes. Textes d’auteurs, textes pas d’auteurs. Texto dans le texte. Des mots, du sens, sur la vie, la vie qui est un théâtre et la mort qui n’est pas un entracte. Le sens de l’acte est dans l’entracte. Le peint tire son sens du non-peint. Du silence, du néant, du rien. Machine à produire du texte. La vie sans texte n’est pas un théâtre. La vie sans texte n’a pas de jeu. Textes d’auteurs, pas d’auteurs, chansonnettes, bleuettes, littérature, pâture lettrée, peu importe. L’important c’est la rose, le texte, les paroles. Futiles, utiles, sérieux, creux, le texte. La toge prétexte. Gide. L’homme est la somme de ses actes. Ce qui reste, c’est le texte. Les grands textes comme dit Michel Bouquet, servir les grands textes, les mettre en scène et leur donner plus de sens qu’ils n’en ont. La vie est un théâtre, le théâtre c’est la vie. Voir le monde plus beau qu’il n’est et ne pas trop entrer dedans. Et continuer à chercher la mouche à quatre culs ! L’île déserte Dans
un premier temps, chacun esquisse son portrait en 5 points :
expressions ou phrases. Puis il rajoute un sixième
détail. Le
portrait reçu : Tu l’as assez rêvée ton île déserte ! Tu te souviens du sms que tu m’as adressé il n’y a pas loin de 10 ans : « veux-tu venir avec moi sur une île déserte mon amour ? » ; je t’ai répondu : « oui tout de suite ! ». Sans réfléchir. Une telle invitation au voyage ne demande pas de réflexion. C’est oui tout de suite. Sans hésitation. Où ? Dans l’Océan Indien ? En Australie ? : grosse île déserte. L’île aux Moines ? Belle-île-en-Mer ? Des îles loin d’être désertes mais tant pis. Cela n’existe pas une île déserte ? Il n’y en a plus ? Les seules qui restaient ont été raflées par les capitalistes ? Robinson Crusoë est bien mort ? C’est dommage. Je me serais bien vue…. Tu l’as pourtant cherchée ton île déserte ! Ton PC a chauffé de toutes les images qui se sont affichées en plein écran. Pas plus loin qu’hier ; tu en as trouvé une…ou presque. C’est une presqu’île, un vrai bijou, vue sur mer assurée, espace boisé classé. Le rêve ! Sauf que c’est inconstructible. Même pas un cabanon comme on en voit quelques-uns égrenés le long de la côte à peine plus loin tellement battus par le vent d’ouest que tu pourrais produire ton électricité avec la girouette. Donc pour écrire tes nouvelles comme Duras bien installé face à la mer, tu repasseras. Tu vas te contenter de ton petit bureau encombré face au mur de ton pavillon de région parisienne. Où je n’irai pas ! Quand une invitation m’est faite, j’attends qu’elle soit honorée. 10 ans de recherche, 10 ans de rêverie. Ça suffit ! J’en ai ma claque. Mes yeux bleus de myope qui se sont plissés à l’envi pour décrypter les annonces trop alléchantes pour être honnêtes, fureter dans les images à la recherche des pièges, se sont décillés. Mes ridules d’expression se sont transformées en rides d’impression. Impression d’avoir ouvert avec toi un livre d’aventures sur les terres lointaines, d’avoir navigué sur toutes les vagues du désir, d’avoir labouré le bleu des mers du sud, mon Tantale tentaculaire…Mais maintenant je déserte. Et pas le petit désert du Schott El Djerid. Non le grand désert illimité, le plus sec, le plus chaud, le plus aride. Les virées en 4/4 tape-cul, c’est indescriptible. Des airs déjà connus. Arborescence Dans
un premier temps, chacun établit une liste de ses «
trésors ». Les listes sont redistribuées
puis lues à voix haute. Les
trésors reçus : Nous avons été prolixes ; des trésors, nous en avons ; plusieurs fois des bagues de fiançailles, il me semble. C’est bien le moment. Hier j’ai vu à la télévision une passation de bague de fiançailles qui m’a fait frémir et j’ai plaint cette jeune Anglaise obligée de porter la bague de fiançailles de feu sa belle-mère. C’est le type de trésor difficile à porter, trésor très horrible au doigt d’une princesse remplaçant treize or quatorze ans plus tard l’icône regrettée. Lourd fardeau. J’attends de voir ce qu’il en sera dans treize or quatorze ans. Cet événement me fera regarder les coffrets à bijoux avec beaucoup moins de gourmandise. Dans ces coffrets dorment des objets de valeur certaine qui deviennent des trésors pour certains et des trop d’or pour d’autres. Combien de trésors liés à la disparition d’êtres chers ! Alors je n’ai pas résisté à ma manie de mettre le monde en catégories et j’ai tenté de construire une arborescence. A partir d’un tronc commun, partiraient trois branches charpentières : -les
trésors d’avant -De la branche des trésors d’avant, de loin la plus chargée, poussent deux belles flèches bien solides : *les
trésors matériels De la flèche des trésors matériels, un éventail de sous-mères, une pour chaque objet bijoux Chacune de ces branches se digite en rameaux :
De la branche des trésors immatériels, un éventail de branchettes également pour les souvenirs qu’il est plus difficile de matérialiser et pour cause mais qu’il est peut-être possible de scinder en :
-De la branche des trésors de maintenant, moins chargée, moins tortueuse aussi, j’ai cru avoir vu cinq belles ramures : *les
qualités personnelles digitées en: *les autres humains ; compagnon, enfants, petits-enfants, familiers, amis… *les animaux *les objets de valeurs
*la nature -Les trésors de demain souffrent d’un léger déficit. C’est peut-être un effet d’optique ou un excès de modestie ; sachant que les trésors de demain ne sont que la somme des deux premiers à laquelle s’ajoutent les objets ou événements inconnus que nous allons être capables d’ériger au statut de trésor. Les trésors de demain, pour beaucoup d’entre nous, c’est la consécration, tardive certes, de leur talent, c’est l’extraction de leurs trésors cachés. Performance publique Écrire
un texte autour des “ dix mots ” sélectionnés
cette année pour la “ Semaine de la langue
française et de la Francophonie ”. On peut en
choisir un, plusieurs, ou même utiliser tous ces
mots. Spinoza avait raison, Damasio l’a dit. Descartes n’a plus ma cote. Du cloisonnement, on en crève. Il faut relier. C’est la consigne du jour. Deux heures pour le prouver avec des pinceaux, des tubes de peinture et des supports. Invité à effectuer une performance publique ce soir-là devant une cinquantaine de personnes qui en profitent pour se livrer à des agapes devant le buffet copieux et à « réseauter », je mets des guillemets, quel drôle de mot !, pas toujours sur la peinture, le peintre réfléchit longuement aux supports. Même de grand format, une toile est seule, représentative de l’inverse de ce que l’on veut démontrer. Le peintre choisit donc quatre toiles de dimensions différentes et les agence harmonieusement sur un autre support en papier blanc de quatre mètres sur quatre mètres tendu sur des tasseaux exigés au préalable aux organisateurs. Au moment où le peintre pose des petits tas de peinture sur sa palette, remplit son seau d’eau et choisit ses pinceaux, l’assistance cesse de bavarder et retient son souffle. Qu’est-ce qu’il va bien nous sortir ? Un grand geste de rouge primaire relie les quatre toiles par l’extérieur en formant un cercle qui s’inscrit dans le grand support. Un fil jaune plus subtil les relie à l’intérieur. Les toiles individuelles s’effacent au profit d’une couronne en forme de miche de pain. Pour un peu, le travail serait fini, certains l’ont cru, confirmant ainsi la réputation de « fumiste » attribuée aux artistes minimalistes. Mais non ce n’est pas fini. Le peintre sectorise le grand cercle et même au-delà en traçant un trait horizontal à dix centimètres du bas, un trait vertical sur le quart gauche et deux traits obliques qui zèbrent les deux espaces dégagés. Voilà qu’il cloisonne à nouveau ! Il va nous refaire du Descartes ! Du bleu pétant dans le triangle de droite ; du rouge vermillon dans le triangle de gauche ; du jaune soleil dans le grand triangle du haut et une bande mauve en bas. Heureusement, le fil extérieur est encore visible et le cercle central en forme de chœur d’église rehaussé par du bleu ciel qui l’ouvre sur les profondeurs sidérales. Ouf ! On a eu peur de tout perdre ! Avec des pinceaux plus petits et une grande minutie, le peintre donne naissance, à gauche de la couronne, à une main d’homme, accueillante, paume ouverte mais doigts serrés qui tire sa présence de nuances de couleurs claires contrastées sur la base rouge et qui exprime la franchise. Puis sur le jaune du triangle du haut, il esquisse les contours d’une autre main, plus sombre, légèrement menaçante, les cinq doigts en éventail avides de vie ou de pouvoir et compensée fort heureusement par une autre main qui se dresse du bleu pétant pour exprimer son message de pacification et de modération. La boucle est bouclée par une dernière issue de la rivière mauve qui circule en bas qui est l’offrande personnalisée. Samantha la « masseuse » Imaginer
un immeuble : chacun propose le nom d’un résident,
en précisant éventuellement sa profession et/ou en
situant son appartement. Puis les noms sont échangés
et chacun compose un récit autour du personnage reçu,
en tenant compte du voisinage Le syndic a convoqué les experts pour le jeudi 10 février, les propriétaires bailleurs et les propriétaires occupants. Cela ne fut pas facile : les propriétaires du 5ème et du 6ème introuvables. Quant au 2ème, l’étage concerné, il y a pléthore : plusieurs propriétaires pour un seul appartement ! Les présents s’interpellent : il est à qui l’appartement de la « masseuse » ? Certains affirment que le local appartient au propriétaire du 7ème. D’autres prétendent que la « masseuse » est propriétaire de son « bocal ». Vous voulez dire de son local ? Non de son bocal, son pot de confiture où elle trempe les abattis de ses visiteurs ! Elle est au centre des préoccupations et des projections. C’est elle qui fout le bazar. Sans elle, ça tourne. Beaucoup de mouvements en effet. Le médium reçoit une foule de gens. Le voyant idem. Des gens qui passent comme des petites souris, incognito. Jamais un bruit, pas un geste de trop… Si ce n’était ce fichu bocal qui a fait déborder la goutte d’eau en inondant les étages en dessous, même les squats au 3ème sous-sol, ils ont eu de l’humidité. Ils furent même les premiers à se plaindre. Les circuits de l’eau sont toujours très mystérieux. C’est ce que les experts constatent ce jour. La « masseuse » se fait toute petite mais elle rectifie : « je ne suis pas masseuse, je suis kiné !». Le pauvre Ménudier du 7ème étage, qui n’en rate pas une, s’écrie : « Ah oui, et nous on est niqués !». Même les experts ont ri ! Elle hausse les épaules devant tant de subtilité. Le musicien vient à la rescousse en rappelant qu’il s’agit d’un dégât des eaux pur et simple. Mais c’est comme s’il pissait dans un violon, les vieux franchouillards de l’immeuble se montant le bourrichon au fur et à mesure que le constat s’éternisait. Le traiteur y alla aussi de son trait d’esprit en sortant son meilleur anglais : « Sweet-Home »… « Samantha-Fox »…sur rendez-vous… C’en était trop ! L’énergologue jugea qu’il était temps d’intervenir, qu’il était de son devoir d’intervenir et suggéra à la fautive de respirer très profondément et d’exécuter quelques mouvements de Thai Chi Chuan, tout en lui susurrant à l’oreille : «
Je suis énergologue, tout est question
d’énergie ! » Pas
un mal, elles commençaient à dater ;
l’énergologue précise : C’est d’eux qu’il tirait son énergie… Passage à l’acte Sur la jetée, on a découvert le corps d’un homme portant un frac et des escarpins, une canne à pêche à la main et un poisson qui gigote au bout de la ligne… Une enquête est ouverte… La canne à pêche est de fabrication chinoise. Made in RPC. C’est écrit dessus. Deux magasins vendent des articles de pêche dans la cité balnéaire de Saint-Michel-Chef-Chef. Aucun des deux ne vend du matériel fait en RPC. C’est un choix éthique. Le poisson est une daurade, pas vraiment un poisson de l’Atlantique. Consulté, le poissonnier est formel : poisson d’élevage ! A quoi il le voit ? A la chair pardi ! Trop colorée. Il la pétrit entre ses doigts : elle part en brioche. Une
canne à pêche pas d’ici ! Dans un gousset intérieur du frac, les enquêteurs découvrent un ticket de RER, un trombone et un cure-dent. Les autres poches ont été soigneusement vidées. Le frac est de marque italienne. Enfin c’est écrit « Made in Italy » mais ça ne veut rien dire : les Chinois ont acheté toutes les entreprises textiles de la ville de Prato et ils fabriquent des vêtements chinois « Made in Italy ». Il est loin d’être neuf. Une étiquette rajoutée indique : « Soirloc ». Les escarpins sont également « Made in Italy » mais c’est plus probable. La même étiquette « Soirloc » est collée sous la semelle. Les enquêteurs commencent à émettre quelques hypothèses ou du moins à en éliminer certaines, à commencer par celle du pêcheur qui prend une crise cardiaque au vu de sa pêche miraculeuse. Ils laissent le corps pour l’instant. C’est un homme d’une cinquantaine d’années. Il porte des sous-vêtements en contraste flagrant avec son frac. Une alliance usée à l’annulaire gauche pour seul ornement. Rien de plus. Les enquêteurs font des prélèvements en vue des analyses ADN…Ils concentrent leurs efforts sur la daurade. Ils aimeraient bien retrouver l’élevage où elle a été achetée et entreprennent un ratissage systématique des fermes aquatiques de la région avec leurs prélèvements conservés par -20°. Les élevages scientifiques ont du bon. En comparant leurs plaquettes avec celles des bases de données des élevages, ils ont trouvé. Ils sont contents. C’était possible mais pas vraiment évident pour autant. La daurade a été achetée la veille dans la ferme aquatique de Pornic ! Et de plus, la patronne se souvient de l’homme qui l’a achetée : un homme d’une cinquantaine d’années, blond, frisé, plutôt sympathique. Nerveux ? Un peu mais les gens sont tellement nerveux maintenant. Rien remarqué ? Non…La voiture ? Immatriculée dans le 44 ? N’est pas sûre. A la réflexion, ne croit pas…Autre détail ? La patronne fouille dans sa mémoire…les enquêteurs l’aident : il a payé avec quoi ? En liquide ! Même que les billets neufs, pliés de force, ont sauté de son porte-monnaie, libérant un billet de RER qui est tombé sur ma banque. Les enquêteurs s’excitent : et vous l’avez gardé ce billet de RER ? Oui, il n’était plus valable ; il m’a dit de le mettre à la poubelle…Et les enquêteurs de se mettre à vider toutes les poubelles, en se bouchant le nez. Chanceux, ils retrouvent le billet de RER, oblitéré de quatre jours plus tôt. Et maintenant, place à la police scientifique ! : prélèvement ADN sur la canne à pêche, sur les deux billets de RER, le trombone, le cure-dents. Les enquêteurs font tourner le moulin à prière. Résultat : le même ADN partout ! Reste à trouver à qui tout cela appartient. Les enquêteurs décident d’en savoir plus sur « Soirloc ». Sur Internet, ils découvrent un site de location de tenues de soirée domicilié à Paris 18ème. Petit voyage en direction de la capitale. Ça change de la routine. Ils en profitent pour se payer une soirée de divertissement. Mais avant, ils restent sérieux et interrogent le patron de la boutique. Ce dernier voit passer beaucoup de monde et ne se souvient pas de tout. Les enquêteurs lui mettent sous le nez la photo du frac. Il vient de chez vous celui-là ? Oui, oui ! Reste à trouver la fiche. Pas coopérateur pour deux sous, le patron s’emmêle les cannes et tente de répondre qu’il a loué des dizaines de fracs ces derniers jours…Les enquêteurs montent le ton et lui précisent qu’un frac retrouvé sur un homme mort sur la jetée de Saint-Michel-Chef-Chef, ils n’en ont loué qu’un. Dans la minute qui a suivi, la fiche rose tranchait sur la banque noire. Les enquêteurs perquisitionnent au domicile du mort, toujours dans le 18ème, repèrent quelques indices et s’emparent du carnet d’adresses, y découvrent l’adresse d’un club de pêche à Conflans-Sainte-Honorine dans lequel ils se rendent plusieurs jours de suite afin de flairer l’atmosphère et éventuellement repérer un blond frisé. Pas de chance, pas de blond frisé ne passe sous leurs yeux. Ils se montrent au grand jour et demandent au gérant la liste des adhérents ainsi que le trombinoscope, s’informent au passage sur leurs adhérents les plus assidus ou les plus réputés. Y aurait-il un blond frisé ? Difficile à dire…Plusieurs…Et un qui aurait des accointances avec le pays nantais ? Pas méfiant, le gérant lâche deux noms : Jojo et Paulo ! Jojo il a un cabanon là-bas. Adresse parisienne de ces deux messieurs please ? L’étau
se resserre. Et malheureusement, il ne s’en est pas tenu aux mots. Le bracelet fixe Vous
êtes secrètement persuadé qu’on vous a
enlevé à vos vrais parents Mettez-lui un bracelet fixe, je lui dis. Il n’y a rien qui ressemble plus à un bébé qu’un autre bébé. Ma fille me regarde avec des yeux exorbités, prête à se défendre contre mes précautions qu’elle qualifie d’obsessionnelles. En
repartant de la maternité, j’inspecte la
pouponnière et j’interpelle la puéricultrice :
Toujours cette belle illusion de la bonne mère qui aime son petit à peine est-il sorti d’elle ! Vous savez moi, lorsque je suis née, un bébé c’était un ballot de linge. Pas encore une personne. Avec mes parents, tout allait bien ; j’étais choyée. J’étais leur fille unique. Ils m’avaient eue très tard alors qu’ils avaient dépassé les quarante ans. Un grand blanc entre ma naissance et mes premiers souvenirs, très tardifs. Pas de souvenirs avant mes huit ans. Je me vois aller à l’école en ville, être entourée de nombreuses lumières, prendre peur en entrant sous terre, un tunnel m’a-t-on dit, carrelé de blanc comme une cuisine. Mais sinon, c’est l’amnésie totale, mes premiers pâtés dans le sable, mes premières bêtises ? Rien. Pas de bêtises. J’avais environ dix ans lorsque mes parents m’ont emmenée voir un tonton et une tatan dont je n’avais jamais entendu parler. A la campagne, en Bresse très précisément. J’avais l’impression de revenir au siècle précédent. Ma mère vouvoyait cette tante qui, renseignement pris, venait pourtant de son côté. La pièce était immense et l’armoire tout autant. Ces gens parlaient abondamment ; je ne comprenais pas tout. C’était un lieu immense où tout était mélangé, la pièce de vie, la cuisine, la chambre. Je n’aime pas cet endroit, je me suis dit ; je ne voudrais pas y vivre et pourtant je n’arrive à m’en détacher. La tatan me regardait comme si je débarquais de la lune, en s’attendrissant. Elle me demanda si je préférais la ville à la campagne. Ces faïences blanches dans cette pièce si longue et si sombre… Et assez rapidement, on m’a demandé d’aller jouer dehors avec mes…cousins. Il y avait des vaches dans un grand pré et une sorte de petit pré à l’entrée du grand pré, pour les capturer ils m’ont dit mes cousins…pour les emmener à l’abattoir. 13 ans, 12 ans, 11 ans…Yen a beaucoup comme ça ? Le plus grand me répond : on est sept ; on devrait être huit mais il manque un. Soit ! Il en manque un, il a été emmené à l’abattoir ? Non, non, il n’est pas mort, il est ailleurs… Maison décidément effrayante… A cet âge-là, j’étais une petite fille fragile ; un rien m’effrayait. Je souffrais d’insomnies. La journée ça allait mais la nuit, je voyais tout en noir. A minuit, je pleurais dans mon lit pour empêcher ma mère de dormir ; je voyais le coup qu’elle allait m’expédier. Quand le médecin me demandait ce qui n’allait pas, je lui répondais que je voudrais que la vie soit blanche. Je faisais aussi beaucoup de cauchemars et miracle je m’en souvenais. J’en fis un une nuit que j’ai écrit sur mon journal intime. J’étais au bord d’une mer assez agitée, pas très engageante avec quelqu’un à mes côtés qui m’exhortait à ne pas avoir peur. Le projet était de se rendre sur une île distante d’une centaine de mètres en empruntant un mince chemin que l’eau recouvrait et découvrait au gré des vagues qui tout autour étaient très menaçantes et de couleur sombre. J’ai dû y parvenir malgré mon effroi parce que dans le plan suivant, je me trouve sur l’ile et là un gros paquet de gens est enfermé dans un bassin avec de l’eau jusqu’aux épaules mais il ne semble pas y avoir de grand danger. D’ailleurs, au bout de quelques minutes, les grilles ont été ouvertes comme un enclos de vaches et tout le monde s’est précipité voir la mer de l’autre côté, furieuse à fuir, dangereuse, tapageuse et noire. Mais du côté où nous étions venus, plus d’eau, le chemin était à sec. C’était marée basse. Sur le fond étaient parsemés ça et là des sortes de dalles blanches. Puis toute l’atmosphère est devenue très blanche, la lumière, le fond de la mer, même les gens. J’ai pu faire le chemin retour ; la distance était en fait très faible. Elle était aussi très éloignée. En temps. Pour comprendre, j’ai mis trente ans et quel ravissement de découvrir à quarante ans, au hasard d’un accident de la vie qui a nécessité ce qu’on appelle un travail sur soi, qu’en fait j’ai vu les faïences de ma cuisine de naissance toute ma vie mais que j’ai été le fruit d’une cuisine pas très claire. Repentir Chacun écrit 5 expressions spontanées en rapport avec sa venue à l’atelier d’écriture ce matin ; les papiers sont ensuite redistribués Je reçois : trop loin du centre ; comment se fait-il qu’à 9 heures du matin, il y ait autant de gens dans la rue ? ( cette phrase est barrée) ; regards interrogatifs et circonspects, musée d’histoire naturelle ; l’avion de St Exupéry décolle ; c’est sordide ces locaux ! 3 lignes barrées ! Feu rouge, feu vert, que se cache-t-il sous le trait ? Comment se fait-il qu’à 9 heures du matin, il y ait autant de gens dans la rue ? C’est vrai ça, ils devraient tous être au boulot ! Sauf moi ! Sauf que du boulot il n’y en a pas pour tout le monde et puis il y a les retraités qui eux le boulot ils l’ont derrière eux ! Cher boulot honni, chéri, adoré, abhorré mais en tout cas perdu. La perte, c’est peut-être cela qui se niche sous les phrases barrées, ou la censure. Ah tiens ça me fait penser. Avec l’ordinateur, on ne retrouvera plus jamais les manuscrits raturés comme on retrouve ceux de Stendhal ou de Balzac qui raturaient beaucoup. Avec l’ordinateur, on fait couper/coller. Coupez ! Le film est terminé. Il n’y aura qu’une seule prise, la dernière, les autres sont perdues, les essais, les premières moutures, les repentirs. Je vais à cet endroit pour la première fois. Ne vais-je pas me repentir ? C’est trop loin du centre, les locaux sont sordides. Je pourrais faire autre chose de plus utile. Je le lis dans les regards interrogatifs et circonspects. Je pourrais aller au Musée des moulages ou au Musée d’histoire naturelle. Le catalogue est fourni. J’ai l’embarras du choix. Trop de choix tue le choix. Tu le choisis ton boulot, tu vas à la source de ton désir. Le désir est plaisir. C’est l’avion de St Exupéry qui décolle, qui prend de la hauteur et qui les oublie les encombres et les tunnels, les obstacles et les pensées négatives. Où va-t-il atterrir ? Je n’en sais rien. Ce n’est pas l’atterrissage qui compte, c’est le temps passé en l’air. L’important c’est d’y être. « Si d’aventure, tu passais… » Je trouve un portefeuille…et je liste ce qu’il y a dedans ; les listes sont ensuite redistribuées Je
reçois : un portefeuille vert en imitation croco ;
une poche à fermeture-éclair cassée ;
à l’intérieur, 3 pièces de 50 c, 1 de
2 euros, 8 à 9 pièces cuivrées ; dans
la poche intérieure plastifiée, une vieille carte
d’identité périmée, jaunie la photo
tenue par un rivet, une femme qui paraît encore jeune sur
la photo noir et blanc. Elle porte un chapeau à carreaux
noirs et blancs, un tour de cou en fourrure genre faux
renard C’est le papier plié en deux qui attire toute de suite mon attention. Je le déplie. Il porte l’inscription : « Si d’aventure, tu passais…. » C’est
du style bouteille à la mer. Posé là au
pied des escaliers, c’est mieux qu’une lettre, mieux
qu’un sms ou qu’un mail. Il ne peut y échapper.
Ce portefeuille vert en imitation croco ne peut qu’attirer
son regard. Je passe rapidement en revue les occupants de
l’immeuble. Qui pourrait être le destinataire d’un
tel message ? Le mari de l’avocate ? Celui qui
promène son chien tous les matins très tôt
et qui ne peut être que le premier à repérer
cet objet ? Oui il aurait bien une tête à
avoir une double vie celui-là. D’ailleurs j’ai
déjà repéré tous les hommes qui
promènent leur chien à 7h du mat ou à 10h
du soir téléphonent sur leur portable. Vous
n’allez pas me faire croire qu’à des heures
pareilles, ils sont en communication professionnelle !
«
Si d’aventure, tu passais… » C’est vital, tu ne l’as pas compris ? La toile disparue Écrire un texte autour de ceux qui nous plaisent dans la liste des « dix mots 2010 ». On peut écrire un nouveau texte en utilisant ceux qui nous plaisent moins, ou les passer au voisin…(Les dix mots 2010 : baladeur, cheval de Troie, crescendo, escagasser, galère, mentor, mobile, remue-méninges, variante, zapper) Je choisis : cheval de Troie, escagasser, crescendo, mentor, remue-méninges Cette
toile ne peut pas avoir disparu. Elle est de taille : un
mètre sur quatre-vingt centimètres. On ne la
glisse pas dans une poche. On ne la dissimule pas dans son
cartable. La dernière fois où je l’ai vue, elle était posée par terre, face contre le mur. Ne s’offraient à ma vue que ses croisillons arrière et sur un montant un titre sibyllin : « le sens de l’acte est dans l’entracte », ainsi que deux initiales : GC. Lorsque j’ai téléphoné pour en obtenir une photo à mettre dans mon press-book, il m’a été répondu que la toile n’était plus en possession de la personne à qui je l’ai vendue. Je dis bien « vendue » et non offerte. Ma circonspection va crescendo. Si elle avait été offerte, j’aurais pu en déduire qu’elle ne plaisait pas mais vendue, cela signifiait que la personne l’a payée, fort cher d’ailleurs. Alors qu’en a-t-elle fait ? J’ai beau me livrer à un remue-méninges exténuant qui me provoque un mal de tête lancinant, je ne parviens pas à trouver la logique d’un tel acte, se séparer d’une toile de son mentor en peinture et perdre du même coup une importante somme d’argent. Vous me direz l’art et la cohérence, ça fait deux. Elle m’a souvent escagassé elle-même sur ce couple infernal, l’art et la cohérence, pointant chez moi un léger déficit sur ce dernier point. Je lui répondais : aussi loin qu’on remonte dans l’histoire de l’humanité, l’art a toujours tenté d’échapper à toute cohérence. Vois Picasso qui faisait cent tableaux en un et qui s’arrêtait sur la dernière version parce qu’il avait sommeil. Et la mythologie, vous croyez que c’est cohérent ! Racine a fait ce qu’il a pu avec les passions incohérentes de la mythologie. Il ne s’est même pas mal débrouillé du tout avec Andromaque. Il en a fait le sommet de l’art dramatique et grâce à lui et à Homère, même le cheval de Troie, on finit par y croire. Alors, pourquoi pas une toile payée fort cher brûlée esthétiquement et artistiquement par une femme grande amateur de photos insolites. Avec les autres mots : baladeur, crescendo, escagasser, galère, mobile Je
ne suis pas Calder Obama Ecrire
un texte qui s’inspire des phrases suivantes de Harry
Martinson ( tirées de son roman autobiographique « Même
les orties fleurissent »), ou qui les prolonge : Obama,
le Président du pays le plus puissant du monde, enfin
pour l’instant…se réveille tous les matins à
la même heure. Barack
enchaîne : La
neige a été inventée pour cela, pour leur
rappeler que c’est la nature qui commande et lorsqu’elle
met tout le monde dans du coton, il est temps de faire une pause
dans la course effrénée. Miroir portier Ecrire un texte en se mettant à la place d’un vieux miroir qui se souvient de tout ce qu’il a pu refléter, réfléchissant ainsi sur son passé. J’hésite… Bienfaiteur ou malfaiteur, le miroir n’est jamais neutre. Moi, j’ai pendant de nombreuses années trôné, siégé, dans la salle d’attente d’une psychanalyste. Juste à l’entrée. Les patients ne pouvaient pas me manquer ni à l’entrée ni à la sortie. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle l’a fait exprès mais avec les psychanalystes, rien n’est laissé au hasard. J’ai ainsi capté des expressions et des postures à raison de six par jours pendant des années. Je ne ferai pas de statistiques. J’ai saisi des larmes, des regards battus, des attitudes tassées. J’ai aussi intercepté des étonnements, qu’est-ce que tu fais là toi, je ne t’ai pas sifflé ?, comme si la personne découvrait grâce à moi qu’elle n’était pas venue seule mais qu’elle avait aussi apporté son corps. Qu’elle hait naturellement sinon elle ne serait pas là ! J’ai également été nié ; on m’a tourné le dos, on m’a craché dessus, tiré la langue, fait des grimaces. Un jour, un patient irascible m’a mis un coup de pied et à l’endroit de l’impact, je me suis étoilé. Mais j’ai aussi rempli ma mission en gratifiant les patients d’un léger sourire, en fin de cure surtout, d’un visage desserré, de silhouettes redressées. Ma mission était plus limitée, la psychanalyste accompagnait ses patients à la sortie alors qu’ils entraient seuls et je sentais bien que j’avais de la concurrence, le miroir c’était elle. Sinon, j’aurais bien poussé ma mission plus loin. J’aurais bien dit aux personnes, vous remarquerez que je ne dis plus « patients » : soyez impatients de ne plus voir en moi une surface inquiétante. Je ne suis qu’un bout de verre peint sur une face. Je suis utile pour vérifier si votre rouge à lèvres n’est pas de travers mais pour savoir si votre être est de travers, le meilleur miroir c’est vous ! Le
jour, je m’appelle Régis BONCOIN Tout est dans le mais. J’ai bien dit le mais et non le maïs. Il faut séparer le bon grain de l’ivraie. C’est une question de tréma. Tremblez braves gens, le trauma n’est pas loin. Je ne donne pas dans le trémolo. Le jour si ! Un peu. Mon prénom Régis, à l’étymologie royale à qui il ne manque que le Cid pour évoquer la guillotine et qui, à un génitif près, pourrait être celui de mon chien Rex, m’amène à exercer des activités fort honorables de clerc de notaire dans l’étude de mon père. Ce qui ne pouvait être autrement dans cette famille de notables dont je suis le puîné derrière un aîné brillant qui, lui, a réussi dans tous les domaines, une étude prospère, une femme vertueuse, huit enfants ; et aucun défaut ni vice, si ce n’était son patronyme qui est aussi le mien qu’il porte comme un héritage sacré et non comme un sacré héritage. En s’appeler BONCOIN ne lui pose pas plus de problème que de s’appeler De la Michaudière. Moi si ! Le jour, je le supporte parce que je ne peux pas faire autrement mais la nuit… La nuit, tous les mais de la terre se donnent libre cours : les messires s’oublient et les maisons, mégères et méprises. Je suis enfin moi-même et je m'appelle Françoise. Pour le nom, je ne suis pas parvenu(e)…je mets un e à la fin de parvenue, à sortir du ridicule de mon patronyme, preuve que l’épi de maïs est plus complexe qu’il n’y paraît ; je me suis quelque peu pris les pieds dans les cheveux : je m’appelle CAILLOU ! Mais ce nom n’est pas non plus arrivé par hasard. Mon père ne cesse de me dire que j’ai la tête dure.
La
tête oui Je commence à 21 heures. Je suis dans ma loge dès 19h pour me maquiller. J’aime le rouge et je parais sur scène enveloppée dans un immense foulard rouge sang que je fais tournoyer autour de moi en dansant. Oui, vous l’aurez deviné, je suis strip-teaseuse. Je dirais plutôt danseuse de strip-tease parce que c’est artistiquement faut pas croire. Et mon originalité tient au fait que je ne fais pas de l’effeuillage. Je ne perds pas mes atours un à un comme les arbres à l’automne. Non, je les coupe avec de grands ciseaux de tapissier. Le Petit Chaperon blanc A
partir d’un conte… J’ai toujours détesté les contes. Lorsque mes petits-fils me disent le soir : « tu nous lis une histoire ou tu nous fais un massage ? », je réponds le plus souvent : massage. Je suis une sensitive et une manuelle. Lorsqu’ils insistent, je leur fais choisir dans les nombreux livres qui s’entassent dans leur chambre mais au bout de dix lignes, je baille, j’ai soif et je compte les lignes qui me séparent de la fin. Le Petit Chaperon rouge est le conte qui m’horripile le plus. Cette mère inconséquente qui n’a aucune conscience des dangers ; cette petite fille courageuse et primesautière…et ce « tire la chevillette et la bobinette cherra ». Pour comprendre qu’il s’agit du verbe choir, il faut déjà être doué. Ou alors je la raconte à l’envers ; je la transforme. J’en fais non pas une histoire à dormir debout mais une aventure à réveiller les morts. Non pas un conte mais un « tecon ». Técon le Loup !!!! Pauvre idiot qui croit que parce qu’il a des dents à concasser des pierres, il va pouvoir s’offrir toute la carrière. Sa carrière, c’est la petite fille qui va y mettre un terme. C’est une filoute. C’est elle qui va proposer à sa mère un plan. Sa mère n’est autre que la gardienne de la galette et ce n’est pas d’hier que sa philosophie est faite : la galette n’est pas faite pour être dévorée par quelques-uns mais par le plus grand nombre. Mais aveuglée par son propre pot de beurre, elle n’a pas toujours les moyens de ses ambitions et les solutions les plus simples lui échappent. Surtout qu’elle est chaperonnée. En d’autres termes, elle ne fait pas ce qu’elle veut. Il était une fois une petite fille rouge jusqu’au bout des ongles qui n’avait pas de pétrole mais qui avait des idées et qui décida que Monsieur Loup TECON ne mangerait ni la galette ni elle-même. Maman, écoute-moi… Tu
sais que ce vorace veut manger ta galette et tu sais que si tu
me la fais porter, il me mangera aussi. On
va le leurrer… Pour faire un faux-moi, tu es bien placée, tu t’adresses aux ex-mannequins. Tu me fais la plus proche possible du Petit Chaperon rouge. Sauf que moi je ne veux pas être en rouge. Je préfère le blanc. C’est plus royal. Et
donc, j’envoie cette marionnette porteuse de fausse
galette à Monsieur Loup TECON ?, fait préciser
la mère qui avait du mal à suivre. Elle n’avait
pas appris ça à l’ENA. Bravo maman, tu as tout compris ! Et la grand-mère dans tout ça, me direz-vous ? La grand-mère est de longue date, présidente de l’association des petits porteurs plumés par la bourse. Plumée elle-même, avalée toute crue par Monsieur Loup TECON, président du CF, non pas du crédit foncier voyons, du capitalisme financier…mais notre petit chaperon blanc y mettra bon ordre.
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